Émigration sicilienne aux États-Unis

L'HISTOIRE DE MILLIONS DE SICILIENS AYANT SUIVI LEUR RÊVE AMÉRICAIN

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Le 8 avril 1838, le paquebot à vapeur d’Isambard Kingdom Brunel, le SS Great Western prit la mer de Bristol pour New York. Ce n’était certes pas le premier paquebot à traverser l’Atlantique, l’exploit avait déjà été accompli quelques années auparavant, mais le SS Great Western fut le premier bateau à vapeur conçu et construit pour des traversées transatlantiques de passagers. L’ère du paquebot à vapeur était née, et destinée à changer le monde (et la Sicile) pour toujours.

Dans notre monde moderne alimenté par l’internet à toute allure, la mondialisation et la migration sont des sujets omniprésents ; pourtant, rien qu’en termes de chiffres, l’ère des paquebots à vapeur est assez unique : entre le voyage inaugural du SS Great Western en 1838 et l’éclatement de la 1ère Guerre mondiale, les paquebots transatlantiques ont transporté pas moins de 30 millions d’immigrants européens aux États-Unis. L’Italie et la Sicile ont fortement contribué à ces chiffres : entre 1880 en 1920, ce sont quelques 4 millions d’Italiens (soit environ 10% de la population) qui a effectué le voyage, dont plus d’un quart étaient Siciliens. Durant les 15 premières années du XXème siècle, 1 126 513 Siciliens émigrèrent, dont environ 90% vers les États-Unis. Rien qu’en 1906, quelques 100 000 Siciliens émigrèrent aux États-Unis.

De nombreuses raisons expliquent cet exode massif de Siciliens (et d’Italiens) aux États-Unis (et vers d’autres destinations) au cours de ces années.  Les récits des lieux où ils se sont établis, de leur mode de vie, et de leurs destinées, ainsi que de la manière dont ils ont contribué à la société américaine, sont tout aussi fascinants.

En 1883, Emma Lazarus, écrivit ces quelques lignes, dans son sonnet célèbre et controversé, Le Nouveau Colosse :

« Envoyez-mois vos fatigués, vos pauvres,
Envoyez-moi vos cohortes qui aspirent à vivre libres,
Les rebuts de vos rivages surpeuplés.
Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte,
 De ma lumière, j’éclaire la porte d’or !
”.

Écrit afin de lever des fonds pour un piédestal pour la Statue de la Liberté, Le Nouveau Colosse incarne le légendaire rêve américain avec une éloquence parlante tirant sur la propagande : les États-Unis étaient une terre de liberté, d’opportunités, un pays résolument moderne (par rapport aux gloires passées et à l’ambiance morose en Europe), où tout le monde pouvait réussir et trouver une vie meilleure.

Les principes égalitaires et humanistes repris dans ce poème furent bafoués pour beaucoup d’Africains-Américains (pour les raisons que l’on connaît), ainsi que la grande majorité des Siciliens transitant par Ellis Island qui ne ressentirent pas le « flambeau rougeoyer la bienvenue au monde entier » de la main tendue de la Statue de la Liberté.

En effet, les Siciliens étaient considérés comme d’une race inférieure, impure, comme pauvres, dégénéré et à l’esprit criminel. Et il n’y a pas que les Américains qui étaient de cet avis : les immigrants d’Europe du nord et de l’est étaient aussi très méprisants vis-à-vis des Siciliens, ainsi que ceux du nord de l’Italie. Par conséquent, les Siciliens étaient relégués aux emplois serviles les moins bien payés, et vivaient dans les quartiers les plus démunis. Les préjugés contre les Siciliens étaient monnaie courante et pouvaient parfois même mener à des actions meurtrières. Le cas le plus tristement célèbre eut lieu en Nouvelle-Orléans en 1891, lorsque qu’un groupe lyncha 11 Siciliens qui avaient été acquitté du meurtre d’un policier local.

Marginalisés par la société, les Siciliens resserrèrent leurs rangs pour rester soudés. Dès le début du XXème siècle, des enclaves siciliennes avaient fait leur apparition parmi les plus grandes villes américaines. À New York, les Siciliens s’établirent sur la 69ème Rue Est et à Elizabeth Street, une rue délimitant « Little Italy » ; le quartier français de la Nouvelle-Orléans fut rapidement surnommé « Little Palermo » ; une petite Sicile fut créée dans le centre ville de Chicago ; la plage nord de San Francisco était un point de rencontre pour la communauté de la Trinacria ; la célèbre rue North Street à Boston dégageait une atmosphère résolument sicilienne. Les immigrants de Marettimo dans les îles Égades partirent pêcher le saumon en Alaska et fondèrent une importante communité à Monterey, en California.

À mesure que ces petites communautés s’établirent, Società di Mutuo Soccorso (des groupes d’entraide) furent fondés. On aidait ainsi les nouveaux arrivants à trouver un logement, un emploi, et à trouver leurs repères dans cette nouvelle vie. Par contraste avec ces Società di Mutuo Soccorso, des padroni sans scrupules, des immigrants siciliens bien établis faisant office d’intermédiaires, œuvraient à trouver de la main d’œuvre bon marché aux entreprises américaines. En leur faisant miroiter une traversée gratuite et la garantie d’un travail, ils attiraient leurs compatriotes siciliens en Amérique. Ne se doutant de rien, les nouveaux arrivants étaient accueillis à leur arrivée en paquebot et transportés pour aller travailler sans rémunération, soumis à la servitude jusqu’à ce qu’ils aient remboursé leur padrone pour ses « services ».

Au départ, beaucoup de Siciliens travaillaient en tant que mineurs, ouvriers, saisonniers sur des chantiers de construction ou de chemins de fer. Certains, surtout les femmes, travaillaient dans l’industrie textile et la fabrication de vêtements. À Boston et à San Francisco, il y avait également du travail sur les flottes de pêche et sur les quais, tandis que dans les états du sud, en Louisiane et au Texas, on avait constamment besoin de main d’œuvre agricole. À mesure que leurs communautés se renforcèrent, certains Siciliens commencèrent à ouvrir des épiceries, des osterie et de modestes restaurants. De petits théâtres improvisés et des music-halls fournissaient un peu de divertissement traditionnel. On fonda des clubs siciliens, souvent baptisés en reprenant le nom d’un saint patron de chez eux, et l’on organisait des défilés les jours de fête. Mais d’autres organisations, plus sombres et plus sinistres firent également leur apparition, et n’arrangèrent rien à la suspicion ressentie envers les Siciliens.

Les communautés siciliennes qui se formèrent à travers le pays n’avaient pas besoin d’apprendre l’Anglais. La plupart ne parlaient même pas Italien, mais Sicilien, voire un dialecte sicilien parlé uniquement dans leur village d’origine. Toutefois, ce phénomène ne se limitait pas aux seuls Siciliens. Lors de l’unification de l’Italie en 1861, on estime que seulement 2,5% de la population du nouveau royaume parlait la langue nationale. Mais les immigrants siciliens assimilèrent tout de même quelques mots anglais, créant ainsi une sorte de créole, appelé le « Siculish ». On mit un vernis sicilien sur le lexique anglais, si bien qu’on s’adressait bientôt aux proches et à la famille débarquant de Sicile sur le ferribottu (de l’anglais « ferry boat », ferry) avec l’intention de trouver un giobbu (un « job ») ou faire du bissinissi (business). Si tout se passait comme prévu, ils pouvaient se permettre de vivre dans une maison avec salle de bains à l’intérieur (plutôt qu’un beccasu - de l’anglais « backhouse », dépendance), un friggitèra (un réfrigérateur), ainsi qu’un dràiu-uè (de l’anglais « driveway », allée), où ils pouvaient garer leur carru (de l’anglais « car », voiture).

Certains des premiers immigrants siciliens se libérèrent rapidement des chaînes de la pauvreté, des préjugés et des tâches ingrates, et réussirent à se faire un nom dans les cercles d’affaires et culturels américains. Comme Nick La Rocca, trompettiste de jazz, né à la Nouvelle-Orléans en 1889 de parents de Salaparuta et Poggioreale dans le centre de la Sicile. Il devint l’un des musiciens de jazz les plus remarquables de sa génération et rejoignit le célèbre groupe Original Dixieland Jazz Band, le premier groupe de jazz à enregistrer des disques commerciaux (en 1917). À New York, Vincenzo La Rosa quant à lui, né en Sicile, fit ses débuts en confectionnant des pâtes dans l’arrière boutique de sa boucherie de Brooklyn. En 1913, il avait fondé l’entreprise La Rosa and Sons Macaroni Company, qui produisait, emballait et distribuait des pâtes dans tous les états de l’est. Vincenzo fut l’un des premiers Siciliens-Américains self-made-man millionnaire.

Beaucoup de Siciliens, et en particulier ceux arrivés aux Etats-Unis durant les 15 premières années du XXème siècle, n’avaient nullement l’intention de rester à La Merica définitivement. En effet, un grand nombre (que l’on estime à jusque 50%) rentrèrent dès qu’ils avaient gagné assez d’argent pour acheter un terrain, construire une maison, et subvenir aux besoins de leur famille. Lorsque ces « oiseaux de passage » rentrèrent enfin en Sicile, leur richesse relative inspirèrent d’autres à poursuivre leur rêve américain.

Les immigrants siciliens aux États-Unis envoyaient de l’argent à leurs proches, et ces apports de trésorerie étaient devenus essentiel à l’économie sicilienne, de même que l’économie actuelle des Philippines dépend fortement des virements envoyés par les travailleurs étrangers. Les Siciliens émigrants investissaient également dans des emprunts d’État italiens.

Un ralentissement de l’immigration sicilienne aux États-Unis se fit sentir avec l’éclatement de la première Guerre mondiale. Puis, en 1917 et 1924, deux lois sur l’immigration furent adoptées par le Congrès américain : la première exclut les immigrants illettrés d’entrée dans le pays et contraignit les compagnies maritimes à entreprendre des tests d’alphabétisation et des examens médicaux sur les candidats à l’émigration avant de les autoriser à embarquer à Palerme ou Castellammare del Golfo. Quiconque considéré comme analphabète, épileptique, simple d’esprit, aliéné, ou porteur de maladies contagieuses était catégorisé comme « indésirable ». La liste d’indésirables comprenait également des criminels, des polygames, des prostitués, et des radicaux politiques, tels les anarchistes. (Ce dernier groupe avait une jurisprudence : en 1900, Gaetano Bresci, immigrant anarchiste italien, rentra d’Amérique en Italie et assassina le Roi Umberto I). À l’époque, la plupart des Siciliens (en tous cas ceux souhaitant émigrer) tombaient dans la catégorie « illettré », et c’est ainsi que le nombre de Siciliens quittant leurs rives pour l’Amérique diminua.

La loi sur l’immigration de 1924 imposa de strict quotas sur l’immigration en fonction du pays d’origine. Une « formule d’origine nationale » fut élaborée pour calculer le nombre de personnes autorisé à émigrer aux États-Unis de chaque pays. Au cours des 15 premières années du XXème siècle, 200 000 Italiens environ en moyenne se rendirent aux États-Unis chaque année. Après l’introduction du système de quota en 1924, ce chiffre tomba à environ 6 000 par an (bien que le quota officiel pour l’Italie était de 3 845 seulement). Ne pouvant pas suivre les traces transatlantiques de leurs aïeux, les Siciliens cherchèrent d’autres opportunités, et la majorité, surtout pour les habitants des îles éoliennes, optèrent pour l’Australie. Il fallut attendre 1965 pour que la « formule d’origine nationale » soit révoquée.

L’héritage de l’immigration sicilienne aux États-Unis est considérable : des millions d’Américains ont du sang sicilien, et peu d’aspects de la vie américaine n’ont pas été touchés par une influence d’origine sicilienne, que ce soit dans le domaine des arts, des affaires, du sport, de la politique, de l’architecture, des sciences ou de la cuisine. Voici une liste résumée de pionniers et d’icones siciliens-américains :

  • Joseph Barbera, animateur and co-créateur de La Famile Pierrageu, Yogi l’ours, Le Pacha et Scooby-Doo (sa mère était de Sciacca) ;
  • Chazz Palminteri, acteur (ses grands-parents avaient émigré aux États-Unis de Menfi) ;
    Sonny Bono, chanteur et mari de Cher (son père était de Montelepre, près de Palerme) ;
  • Steve Buscemi, acteur (ses ancêtres avaient débarqué de Menfi) ;
  • Frank Capra, réalisateur (né à Bisacquino, entre Palerme et Sciacca. Il avait émigré aux États-Unis avec sa famille en 1903, à l’âge de 5 ans) ;
  • Al Pacino, acteur (son père était originaire de San Fratello dans les Nébrodes  ; les parents de sa mère étaient de Corleone) ;
  • Martin Scorsese, réalisateur (dont le père était originaire de Polizzi Generosa dans les Monts de Madonie  ; la famille de sa mère, quant à elle, de Ciminna, près de Palerme) ;
  • Vincenzo Schiavelli, acteur (sa famille était originaire de Polizzi Generosa dans les Monts de Madonie ) ;
  • Frank Sinatra, chanteur et acteur (son père était de Lercara Friddi, dans les montagnes entre Palerme et Agrigente) ;
  • Frank Zappa, musicien (son père était originaire de Partinico, près de Palerme) ;
  • Lady Gaga, chanteuse (ses grands-parents étaient de Naso, près de Messine) ; 
  • Joe DiMaggio, joueur de baseball, mari de Marilyn Monroe (ses parents était d’Isola delle Femmine, près de Palerme) ;
  • Joe Montana, quarterback (quart-arrière) pour les San Francisco 49ers (ses grands-parents maternels étaient de Cianciana, près d’Agrigente) ;
  • Giuseppe Curreri, aka Johnny Dundee, champion du monde poids plume (né à Sciacca, d’où il émigra en 1898, à l’âge de 5 ans) ;
  • Rosario Candela, architecte qui construisit plus de 70 buildings à New York dans les années 1920 et 1930 (né à Montelepre, près de Palerme) ;
  • Michael Massimino, astronaute de la NASA lors de deux missions Space Shuttle (ses quatre grands-parents étaient siciliens, trois de Palerme, un de Linguaglossa sur le côté nord de l’Etna).

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